La Charente-Inférieure sous les grandes chaleurs du XIXᵉ siècle

Si les épisodes de canicule se multiplient et s'aggravent incontestablement avec le changement climatique actuel, des périodes de chaleur exceptionnelle ont parfois marqué le passé de la Charente-Inférieure. Retour sur quelques étés brûlants du XIXᵉ siècle.


1843 : une température insolite qui ruine les récoltes

L'une des premières alertes apparaît en 1843. Cette année-là, alors que les récoltes s'annoncent prometteuses, une température insolite associée à des orages vient compromettre les espérances des cultivateurs.

Dans un département dont l'économie repose encore largement sur l'agriculture, un tel phénomène constitue une menace directe pour les revenus des familles rurales. Les autorités constatent déjà qu'un excès de chaleur peut être aussi destructeur qu'un excès de pluie.

Les marais transformés en foyers de maladie

Les grandes chaleurs inquiètent particulièrement dans les vastes zones humides du département. Les marais de Brouage, de Rochefort ou de la vallée de la Seudre constituent alors des espaces fragiles où l'équilibre entre eau douce et eau stagnante est essentiel. En 1851, les rapports décrivent une situation alarmante. Sous l'action du soleil, l'eau des fossés se réchauffe jusqu'à devenir tiède. Les matières organiques en décomposition s'y accumulent et, selon les conceptions médicales de l'époque, dégagent des miasmes responsables de nombreuses maladies.

Cette année-là, une épizootie charbonneuse frappe durement le bétail. À Beaugeay notamment, les pertes sont considérables. Les autorités établissent également un lien entre ces conditions climatiques et la recrudescence de fièvres endémiques parmi les habitants.

1854 et 1863 : la sécheresse tue le bétail

En 1854, une stérilisante sécheresse frappe particulièrement les communes de la vallée de la Sèvre. Mais c'est surtout l'année 1863 qui marque les esprits. Les rapports parlent alors d'une extrême sécheresse. Dans les marais, l'herbe disparaît. Les points d'eau s'épuisent. Les juments poulinières meurent en nombre et les éleveurs constatent une vague inhabituelle d'avortements chez les animaux. Pour des exploitations vivant essentiellement de l'élevage, les conséquences économiques sont considérables.

En 1864, les chaleurs excessives aggravent encore la situation. L'irrigation du marais de Brouage devient insuffisante, l'évaporation s'accélère et les eaux stagnantes alimentent à nouveau les craintes sanitaires.

1868 : quatre mois sans pluie

L'année 1868 constitue sans doute l'un des épisodes les plus remarquables du siècle. Le département subit une sécheresse anormale pendant plus de quatre mois. En juillet, certaines sources sont presque totalement taries. À Saintes, plusieurs quartiers voient leurs réserves d'eau atteindre un niveau critique. La situation est telle que de nombreux éleveurs sont contraints de vendre leurs animaux à bas prix avant qu'ils ne meurent faute de nourriture et d'eau.

Dans certaines communes littorales, le manque d'eau douce devient préoccupant. À Ars, les habitants doivent parfois recourir à des eaux saumâtres, une solution que les autorités considèrent comme un véritable danger pour la santé publique.

Les années noires : 1869, 1870 et 1871

La fin des années 1860 ouvre une période particulièrement difficile. Les archives évoquent trois années consécutives de sécheresse entre 1869 et 1871.

En 1869, le niveau de certaines rivières descend jusqu'à 60 centimètres en dessous de son niveau habituel. Les conditions sanitaires se dégradent. Les autorités signalent une forte mortalité parmi les enfants assistés, aggravée par des épidémies de dysenterie et de choléra infantile.

L'année suivante est encore pire. Dès le mois de juin 1870, les responsables départementaux redoutent une sécheresse plus grande encore qu'en 1869. Les récoltes de céréales et de fourrages sont compromises dans une grande partie du département. La navigation sur la Sèvre est perturbée, puis presque paralysée par le manque d'eau.

La chaleur est si forte qu'elle endommage même les infrastructures. Les archives signalent que certaines portions de la route impériale n° 137 se dégradent sous l'influence de la chaleur.

Du vinaigre dans l'eau potable 

Les conséquences se prolongent jusqu'en 1871. À la ferme-école de Puilboreau, les trois années successives de sécheresse ont réduit de moitié certains effectifs de bétail. Mais la chaleur ne touche pas seulement les champs.

Les facteurs ruraux se plaignent de devoir parcourir quotidiennement entre 25 et 30 kilomètres à pied ou à cheval, souvent au plus fort de la chaleur. Les moissonneurs doivent également affronter des conditions éprouvantes. Les rapports notent même que les vipères deviennent alors plus agiles et plus dangereuses, multipliant les risques pour les travailleurs agricoles. Dans les prisons, l'administration fournit du vinaigre destiné à aciduler l'eau potable et à la rendre plus supportable durant les périodes les plus chaudes.

Même les bâtiments publics souffrent. En 1874, les magistrats de Marennes se plaignent que certaines pièces du tribunal deviennent insupportables sous les rayons brûlants du soleil. Des tentures de toile doivent être installées aux fenêtres pour limiter l'échauffement des locaux.

Bon pour la vigne... jusqu'à un certain point

La chaleur n'est pas systématiquement perçue comme un mal. Dans les vignobles d'Aunis et de Saintonge, elle favorise souvent la maturation du raisin. Mais l'excès devient dangereux. Les vents marins desséchants peuvent brûler les céréales et les grappes juste avant leur maturité. En 1875, les autorités constatent que les influences de la température accélèrent tellement la maturation des raisins que les vendanges doivent être précipitées pour éviter les pertes.

Si le mot canicule n'apparaît pas sous la plume des administrateurs du XIXᵉ siècle, les réalités qu'ils décrivent sont aujourd'hui familières : rivières asséchées, bétail en souffrance, cultures brûlées et populations cherchant désespérément à s'adapter à des étés devenus implacables.

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