Le double naufrage qui endeuilla l'île de Ré et La Rochelle

Le littoral charentais a connu de nombreuses tempêtes, mais certaines ont laissé une trace plus profonde que d'autres dans la mémoire collective. En février 1925, un enchaînement dramatique d'événements au large de l'île de Ré provoqua la mort de quatorze marins espagnols et de cinq sauveteurs rochelais. Ce double naufrage demeure l'une des plus grandes tragédies maritimes de l'histoire locale.

Une tempête piège un cargo espagnol

Dans la nuit du 23 février 1925, le cargo espagnol Cristina Rueda navigue au large de l'île de Ré. Parti de Paimboeuf et en route vers le port basque de Pasajes, il transporte près de 1 850 tonnes de superphosphates et un équipage de dix-neuf marins.

Alors qu'il contourne la pointe nord de l'île, le navire est pris dans une violente tempête. Les vagues et le vent arrachent son gouvernail. Privé de direction, le cargo dérive vers la côte sud de l'île de Ré avant de s'échouer sur les rochers, à proximité du Bois-en-Ré. Rapidement, la situation devient désespérée.

Les tentatives de sauvetage tournent au drame

Les marins tentent de gagner la terre à bord de deux baleinières. La première chavire presque immédiatement, provoquant la mort d'un homme. Un autre marin parvient néanmoins à rejoindre la plage, où il est retrouvé inconscient le lendemain. La seconde embarcation atteint le rivage avec un seul occupant. Celui-ci se précipite vers le village pour donner l'alerte.

Le lendemain matin, trois pêcheurs de La Couarde-sur-Mer — le patron Guérande-Lafleur et les matelots Cochard père et fils — prennent la mer malgré les conditions épouvantables. À bord de leur simple canot, ils réussissent à sauver deux naufragés réfugiés sur un radeau de fortune.

Quelques heures plus tard, un autre radeau est repéré. Une chaîne humaine est organisée sur la plage pour récupérer ses occupants, totalement épuisés. Un seul survivra : le capitaine espagnol Marcelino Monasterio.

Des secours ralentis par les circonstances

L'alerte est rapidement transmise à La Rochelle. Les deux canots de sauvetage motorisés de la région sont mobilisés. Mais le sort semble s'acharner.

Le Charles-et-Frank-Allenet, basé à La Pallice, est accidenté lors de sa mise à l'eau lorsqu'un chaland projeté par une rafale endommage son gouvernail. Le canot devient inutilisable pendant plusieurs jours. À La Rochelle, le Commandant-Viort ne peut appareiller immédiatement : la marée est trop basse et il manque d'eau pour sortir du port.

On décide alors de faire intervenir le canot à avirons Armand-Forquenot de la station des Baleines. Un tracteur automobile est même réquisitionné pour transporter l'embarcation sur près de vingt kilomètres à travers l'île. Lorsque le canot atteint enfin l'épave, il ne distingue aucun signe de vie. Les sauveteurs ignorent pourtant qu'à l'intérieur du navire, neuf marins sont encore vivants, réfugiés dans un compartiment étanche invisible depuis l'extérieur.

Des survivants à bord du navire

Dans la nuit suivante, des douaniers aperçoivent des feux de détresse sur l'épave. L'information bouleverse les secours : des survivants attendent encore d'être sauvés.

Le Charles-et-Frank-Allenet est toujours immobilisé. Le canot des Baleines est trop éloigné pour revenir rapidement. Une seule embarcation peut tenter l'opération : le Commandant-Viort. Au matin du 25 février 1925, le canot rochelais quitte finalement le port avec quatre hommes d'équipage et quatre volontaires venus compléter l'effectif. Parmi eux figurent plusieurs pères de famille qui savent parfaitement les risques qu'ils encourent. Après quatre heures de lutte contre une mer déchaînée, le canot atteint enfin la zone du naufrage.


Le drame du Commandant-Viort

Alors que l'opération de sauvetage s'apprête à commencer, une lame gigantesque frappe l'embarcation. Le Commandant-Viort se retourne brutalement.

L'accident stupéfie les témoins. Le canot était pourtant réputé « insubmersible » et doté d'un système d'auto-redressement censé lui permettre de retrouver sa position normale après un chavirement. Cette fois, rien ne fonctionne.

Le patron Le Hécho et quelques hommes sont projetés à la mer. D'autres, attachés à leur poste comme l'exigeaient les règles de sécurité de l'époque, restent prisonniers sous la coque renversée.

Le canot dérive avant de s'échouer sur la plage, quille en l'air. Trois hommes survivent. Cinq autres perdent la vie. Le sauvetage est devenu à son tour une catastrophe.

Un bilan effroyable : dix-neuf morts

Le bilan final est terrible. Sur les dix-neuf marins du Cristina Rueda, seuls cinq survivent. Cinq corps sont retrouvés et neuf hommes disparaissent avec le navire lorsque celui-ci se brise puis sombre définitivement.

À ces quatorze victimes s'ajoutent les cinq sauveteurs du Commandant-Viort : le sous-patron Tabourin, le mécanicien Jaeger, les volontaires Louis Le Pen, Joachim Uhel et Jules Barbeau. Au total, dix-neuf personnes perdent la vie dans cette tragédie maritime.

Une émotion immense en Charente-Inférieure

Le drame suscite une émotion considérable dans toute la région. La presse locale et nationale relate quotidiennement les opérations de secours. Les actes de courage des pêcheurs rétais, des sauveteurs bénévoles et des habitants mobilisés sur les plages sont largement salués.

Des cérémonies funèbres solennelles sont organisées à La Rochelle au début du mois de mars 1925. Les autorités civiles, militaires et maritimes rendent hommage aux disparus. Une souscription publique est ouverte afin d'aider les familles frappées par le deuil.

L'affaire provoque également un débat sur l'organisation des secours maritimes. Plusieurs observateurs estiment que les délais d'intervention, aggravés par la marée et les difficultés techniques, ont réduit les chances de sauver les derniers survivants du cargo espagnol.

Un souvenir encore présent sur le littoral

Un siècle plus tard, le double naufrage du Cristina Rueda et du Commandant-Viort reste l'un des épisodes les plus tragiques de l'histoire maritime de l'île de Ré et de La Rochelle.

Au-delà du drame, cette catastrophe rappelle le courage de ceux qui, malgré une mer impossible, choisirent de partir secourir des hommes en détresse.

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