Le fiasco du premier pont suspendu de Saintes

Au XIXᵉ siècle, les ponts suspendus symbolisent le progrès. Légers, élégants et novateurs, ils incarnent la modernité triomphante de la révolution industrielle. Pourtant, à Saintes, l’un de ces ouvrages allait connaître un destin aussi spectaculaire que désastreux. Son histoire est celle d’un échec retentissant, au point que certains habitants en vinrent à regretter les bâtisseurs romains.

La fin d’un pont vieux de dix-huit siècles

Depuis l’époque romaine, la traversée de la Charente s’effectuait grâce à un pont construit vers les années 18 ou 19 de notre ère. Pendant près de dix-huit siècles, cet ouvrage avait résisté au temps, aux guerres et aux crues saintaises.

Mais au début du XIXᵉ siècle, il apparaît inadapté aux besoins de la circulation moderne. Sa chaussée est trop étroite pour permettre à deux attelages de se croiser, tandis que ses imposantes piles favorisent les embâcles et aggravent les inondations hivernales. Les autorités décident alors de tourner la page de l’Antiquité et de remplacer le vieux pont romain par une construction plus moderne.

Le pari audacieux du pont suspendu

Une ordonnance royale de 1829 autorise la construction d’un nouveau pont. Après plusieurs années d’études, le chantier débute en 1838. Le choix se porte sur un pont suspendu en fil de fer, une technologie alors à la mode dans toute la France.

L’investissement est considérable : plus de 210 000 francs sont consacrés à la seule construction de l’ouvrage. Les Saintais espèrent disposer d’un pont plus large, plus pratique et plus adapté aux exigences de leur époque.

Mais dès les premiers travaux, les difficultés s’accumulent.

Un chantier semé d’erreurs

Les journaux locaux suivent avec inquiétude l’avancement du chantier et rapportent une succession de problèmes techniques.

Les puits destinés à l’ancrage des câbles sont constamment envahis par les infiltrations d’eau. Puis viennent les erreurs de calcul : lors de la pose du tablier, les ingénieurs constatent que la hauteur des piliers ne correspond pas correctement à la longueur des câbles.

Comme si cela ne suffisait pas, l’une des piles se fissure avant même l’achèvement des travaux. Une lézarde traverse toute son épaisseur et la structure commence à s’incliner dangereusement vers le fleuve.

Malgré ces avertissements, le chantier se poursuit.

Le drame du 12 juin 1841

Le moment décisif arrive avec l’épreuve de charge destinée à vérifier la solidité du pont avant son ouverture au public.

Le protocole prévoit de déposer 5 000 briques sur le tablier afin de simuler une charge importante. Une dizaine d’ouvriers participent à l’opération.

Mais la catastrophe survient presque immédiatement.

À peine un cinquième de la charge prévue — environ 1 000 briques — a-t-il été installé que les câbles cèdent brutalement. Dans un fracas assourdissant, le tablier se rompt et s’abîme dans les eaux de la Charente, entraînant avec lui les briques, les matériaux et les hommes qui s’y trouvent.

Le spectacle est terrifiant. Pourtant, par un incroyable concours de circonstances, aucun décès n’est à déplorer. Cinq ouvriers s’en sortent indemnes. Cinq autres sont blessés, parfois sérieusement. Parmi eux figure Charles Gon, fils de l’entrepreneur chargé des travaux, repêché dans un état préoccupant.

La revanche de la pierre

L’émotion est immense à Saintes. De nombreux habitants réclament alors l’abandon définitif des ponts suspendus, qu’ils jugent dangereux et peu fiables. Une pétition demande même la construction d’un pont en pierre.

L’administration ne partage pas cet avis. Dès 1842, un second pont suspendu est reconstruit au même endroit. Cette fois, l’ouvrage tient bon et assure la traversée de la Charente pendant plusieurs décennies, même s’il se dégrade plus rapidement que prévu.

Finalement, les partisans de la pierre obtiennent gain de cause. En 1879 est inauguré le pont Palissy, construit en maçonnerie. Plus d’un siècle et demi plus tard, il continue de relier les deux rives de la ville.

Source : « Nouvelles chroniques de Charente-Inférieure », Thierry Collard (Éditions BoD)


 

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