A Tahiti, une villa nommée Saintonge

À plus de 15 000 kilomètres de la Charente-Maritime, au cœur de la Polynésie française, une élégante demeure coloniale porte depuis plus de 130 ans un nom familier aux habitants de notre région : La Saintonge.

Construite par un enfant de l'île d'Oléron devenu l'un des hommes les plus influents de Tahiti, cette villa a connu un destin hors du commun. Résidence d'un grand négociant, maison entourée de légendes, foyer artistique, mairie de la commune d'Arue, puis monument historique, elle raconte à sa manière l'aventure des Charentais partis faire fortune aux antipodes.


Un Oléronais à la conquête du Pacifique

L'histoire de la villa est indissociable de celle de son propriétaire, Victor Raoulx (1842-1914). Né sur l'île d'Oléron, il arrive à Tahiti en 1861 comme simple matelot à bord du navire de l'État La Dorade. Libéré de ses obligations militaires deux ans plus tard, il choisit de rester en Polynésie plutôt que de rentrer en métropole.

Après avoir commandé plusieurs goélettes de commerce, il se fait remarquer en 1869 en sauvant son navire, L'Amélie, gravement endommagé par une voie d'eau. Son sang-froid lui vaut un témoignage officiel de satisfaction.

Mais c'est surtout comme entrepreneur que Victor Raoulx bâtit sa réputation. Il fonde la Maison Raoulx, qui devient dès les années 1880 l'une des plus importantes entreprises commerciales de Papeete. Ses affaires s'étendent jusqu'à San Francisco, Valparaiso, Bordeaux ou encore l'Allemagne. Représentant de la maison bordelaise Tandonnet dans tout l'est du Pacifique, il développe un vaste réseau d'échanges commerciaux.

Parallèlement, il investit dans l'agriculture. Il possède une importante plantation de canne à sucre à Atimaono, équipée d'une usine de transformation, ainsi qu'une distillerie produisant du rhum. Il développe également la culture du coprah.

Sa réussite économique s'accompagne d'une brillante carrière publique. Premier président de la Chambre de commerce de Tahiti en 1880, premier adjoint au maire de Papeete, vice-président du Conseil général, membre du conseil d'administration colonial, il participe activement à la consolidation de l'influence française face aux intérêts anglo-américains. En 1884, il fonde aussi le journal Le Messager de Tahiti, qui joue un rôle important dans la vie politique locale.

Chevalier de la Légion d'honneur et officier du Mérite agricole, Victor Raoulx s'éteint le 10 octobre 1914, quelques semaines après le bombardement de Papeete par des croiseurs allemands, au cours duquel son attitude est unanimement saluée.

Une villa baptisée en souvenir de la province natale

Quelques années avant sa disparition, Victor Raoulx entreprend la construction d'une vaste demeure à Arue. La première pierre est posée le 7 octobre 1892, comme l'atteste une pierre de fondation retrouvée bien des années plus tard par un jardinier. La villa accueille ses premiers occupants à la fin de l'année 1893.

Construite dans le style colonial, la demeure reçoit un nom chargé de nostalgie : La Saintonge. En choisissant ce nom, Victor Raoulx rend hommage à la province qui l'a vu naître. Malgré plus de trente années passées dans le Pacifique, l'ancien marin d'Oléron n'a jamais oublié ses origines saintongeaises.

La mystérieuse maison hantée

Après la mort de Victor Raoulx, la propriété passe notamment entre les mains de son gendre, Hippolyte Malardé, avant de changer plusieurs fois de propriétaire. En 1955, elle est acquise par le consul d'Autriche, Marcel Krainer.

À cette époque, la villa traîne une réputation inquiétante. Selon une légende locale, un mystérieux chat noir serait l'incarnation de l'esprit d'un revenant qui hanterait les lieux. Lorsque Marcel Krainer propose à ses enfants de choisir entre deux propriétés, toutes deux réputées hantées, ceux-ci préfèrent pourtant La Saintonge. La présence supposée du fantôme importe finalement moins que l'immense plage bordant le domaine.

La réalité est alors moins surnaturelle que végétale. La propriété est envahie par d'immenses caoutchoucs dont les branches plongent la demeure dans une pénombre permanente. La maison paraît abandonnée. C'est le jardinier Pepe qui va lui redonner son éclat. En dégageant progressivement la végétation, il révèle une villa lumineuse dont l'architecture avait presque disparu sous les arbres.

Un haut lieu de la vie culturelle

Sous la famille Krainer, La Saintonge devient un lieu de rencontre apprécié. Les pièces résonnent des cours de piano dispensés par Mme Krainer. Dans la cuisine, une réfugiée tchèque, excellente cuisinière et ancienne cantatrice, enchante les invités par sa voix.

La beauté des lieux attire également de nombreux artistes. À la fin des années 1970, le cinéma s'intéresse même à cette architecture. Pour les besoins du film Hurricane, une copie quasiment conforme de La Saintonge est reconstruite à Bora Bora.

De résidence privée à hôtel de ville

À la fin des années 1970, l'entretien du vaste domaine devient de plus en plus coûteux. En 1978, la famille Krainer vend la propriété à la commune d'Arue.

Le 29 juin 1979, le président de la République, Valéry Giscard d'Estaing, inaugure la nouvelle mairie lors de sa visite en Polynésie française. La villa devient alors le siège de la municipalité d'Arue. Pendant plus de quarante ans, ce bâtiment hérité du XIXᵉ siècle accueille les services municipaux et constitue le plus ancien hôtel de ville patrimonial de Polynésie française.

Une démolition évitée de justesse

Les décennies finissent cependant par fragiliser la vieille demeure. En 2020, des désordres structurels imposent sa fermeture au public. Deux ans plus tard, l'hypothèse d'une démolition est sérieusement envisagée.

La perspective de voir disparaître ce monument emblématique provoque une importante mobilisation des habitants. De nouvelles expertises démontrent finalement que la structure peut être sauvée grâce à une restauration ambitieuse. Le projet de destruction est abandonné.

Tout récemment, le 6 mai 2026, cette renaissance trouve son aboutissement avec le classement officiel de La Saintonge aux Monuments historiques de la Polynésie française. Une vaste campagne de restauration est désormais programmée afin de transformer l'intérieur en espace culturel et salle d'exposition, tout en conservant l'ossature historique du bâtiment.

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