Cinq siècles de pêche rochelaise à Terre-Neuve

Bien avant que les cartographes n'aient fini de dessiner les contours du Nouveau Monde, des marins de La Rochelle avaient déjà jeté leurs lignes dans les eaux glacées de Terre-Neuve. L'historiographe André Thévet avance même la date de 1488 pour les premières incursions rochelaises dans ces parages — soit avant Christophe Colomb. Fait avéré ou légende dorée d'un port fier de ses audaces ? Le débat reste ouvert. Mais en 1534, un événement ôte tout doute : Jacques Cartier, remontant le golfe du Saint-Laurent, croise un navire de La Rochelle qui pêche là, tranquillement, comme si l'endroit lui appartenait depuis toujours. Entre 1497 et 1550, on recense au moins 71 expéditions rochelaises vers les Terres Neuves, un chiffre qui éclipse les armements anglais et portugais de la même époque.

Un commerce taillé dans le risque

Au XVIIᵉ siècle, la pêche à la morue cesse d'être une simple aventure maritime pour devenir le moteur de la colonisation française en Amérique du Nord. De grands bourgeois rochelais — Jean Macaing, Samuel Georges — s'associent aux expéditions de Pierre Du Gua de Mons et de Samuel de Champlain. Ils arment les navires, chargent les cales de vin d'Aunis et de Saintonge — très apprécié à bord —, et organisent le commerce des pelleteries au retour.

Le financement de ces équipées repose sur un mécanisme bien rodé : les prêts à la grosse aventure. Les négociants avancent des capitaux à des taux vertigineux, souvent entre 25 et 30 %, en assumant tous les risques — naufrage, piraterie, tempête. En échange, ils se réservent le droit de racheter le poisson à prix préférentiel dès que le navire rentre au port. Un calcul risqué, mais qui pouvait se révéler extrêmement lucratif.

Des équipages du bout de la France

Si les navires sont armés à La Rochelle, leurs équipages ne sont pas exclusivement saintongeais. Les contrats notariés montrent que les armateurs recrutent activement des pilotes et mariniers bretons, réputés pour leur familiarité avec les mers du Nord. À bord, des hommes de Saint-Jean-du-Perrot ou de Marennes côtoient des Paimpolais et des gens de Bréhat. La rémunération se fait à la part : un tiers de la pêche pour l'équipage, les deux autres tiers revenant à l'armateur et aux avitailleurs.

Morue verte, morue sèche : deux mondes différents

Les Rochelais pratiquent deux techniques bien distinctes, qui façonnent deux manières d'habiter cette mer. La pêche au banc, dite morue verte, s'effectue en haute mer sur les Grands Bancs : les pêcheurs, juchés dans des barils fixés au bastingage, lancent leurs lignes et le poisson est aussitôt salé à bord. Pas question de mettre pied à terre. La pêche à terre, elle, exige l'installation de véritables campements saisonniers sur le littoral : les marins construisent des échafauds — les chaffauds — pour préparer les prises, et des vigneaux pour les faire sécher au soleil. Une morue sèche, solide et longue conservation, qui traversera l'Atlantique dans les cales pour approvisionner toute l'Europe catholique.

À côté de la morue — qu'on appelle aussi moulue —, les navires rochelais traquent la baleine, chassent le loup marin pour son huile, et plus tard le homard.

Le French Shore et les épreuves diplomatiques

La domination française sur Terre-Neuve n'a jamais été tranquille. Les Anglais occupent la côte orientale, et les tensions sont permanentes. Le traité d'Utrecht, en 1713, marque un tournant douloureux : la France abandonne la souveraineté de l'île, mais conserve le droit exclusif de pêcher et de sécher le poisson sur une portion du littoral, désormais appelée le French Shore. Les Rochelais montent au créneau, protestant vigoureusement contre chaque concession. Ils clament qu'abandonner le Canada et ses pêcheries serait un désastre national. Ils n'ont pas entièrement tort. Mais ils s'accrochent, maintenant une présence active jusqu'à la fin du XIXᵉ siècle, malgré les tracasseries croissantes des autorités terre-neuviennes.

La fin d'une épopée

L'épopée des Terre-neuvas s'achève tragiquement. L'arrivée des chalutiers à vapeur, puis des navires-usines dans les années 1950, bouleverse un équilibre qui avait tenu cinq siècles. Les prises s'envolent, les stocks s'effondrent. En 1992, le gouvernement canadien impose un moratoire total sur la pêche à la morue : la ressource a pratiquement disparu. Pour les ports européens qui avaient bâti leur prospérité sur ces bancs lointains — La Rochelle en tête —, c'est la fin d'une aventure commencée bien avant que Colomb ne découvre l'Amérique.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le fiasco du premier pont suspendu de Saintes

Quand les Charentes étaient wisigothes

Oléron : un siècle de projets pour relier l'île au continent