Une traversée mortelle pour Oléron

Au milieu du XIXᵉ siècle, rejoindre l'île d'Oléron depuis le continent n'avait rien d'une formalité. Aucune digue submersible, aucun pont : seuls de modestes bateaux de passage, manœuvrés à la voile, assuraient la liaison entre la pointe du Chapus et le Château-d'Oléron. Un trajet court — un mille à peine — mais que la moindre saute de vent pouvait transformer en piège mortel. C'est ce qui s'est produit le samedi 2 décembre 1848, dans un drame qui allait endeuiller plusieurs familles de l'île et secouer jusqu'au Conseil général de la Charente-Inférieure.


Six noyés, un seul survivant

Entre deux et trois heures de l'après-midi, ce jour-là, un canot de passage quitte la pointe du Chapus avec sept personnes à son bord, en direction du Château-d'Oléron. La traversée est courte, la routine bien établie. Mais au milieu du chenal, un grain se lève brutalement. La voile, retenue par une écoute que le patron n'a pas le temps de larguer, se gonfle sous la rafale : l'embarcation chavire.

Six des sept passagers se noient. Un seul homme parvient à regagner la côte à la nage — un jeune habitant de Saint-Denis-d'Oléron, rentré depuis peu d'un voyage au Sénégal, que le sort épargne alors qu'il venait à peine de retrouver sa terre natale.

Un bateau du passage se porte aussitôt au secours des naufragés, mais n'a le temps de recueillir qu'une seule victime encore vivante, une marchande qui succombe peu après. Les autres corps ne seront retrouvés que le lendemain, à la pointe du Chapus, et inhumés ensemble dans la même journée — des funérailles qui rassemblèrent l'île entière.

Le maire du Château-d'Oléron parmi les victimes

Dans un premier temps, le bruit court qu'un autre conseiller général, M. Disdier, aurait également péri dans le naufrage. L'Indépendant rectifie l'information dès son édition suivante : Disdier ne se trouvait pas dans l'embarcation.

Les victimes, elles, sont identifiées avec une précision croissante au fil des publications et des actes d'état civil dressés au Château-d'Oléron :

  • Thomas Charles Victor Cousin Vallée, dit Victor Vallée, 29 ans, propriétaire, maire du Château-d'Oléron et membre du Conseil général de la Charente-Inférieure. Né à Saint-Martin-de-Ré, il laisse une épouse, Thérèse Mélanie Delaage, et deux jeunes enfants.

  • Jean Pierre Victor Vandermarcq, 46 ans, négociant au Château-d'Oléron, oncle du maire.

  • Victoire Courgeau, 69 ans, marchande fruitière, veuve de François Moyer.

  • Louis Jacques Gautier, 37 ans, marin.

  • Pierre Moussard, 32 ans, cultivateur, demeurant à Matha.

Une sixième victime, un dénommé Grousseau, qualifié de patron du passage, n'est pas identifié avec certitude, son décès ne figurant pas dans les registres d'état civil du Château-d'Oléron.

Deux destins qui frappent l'opinion

Si les six victimes sont pleurées, ce sont les figures de Victor Vallée et de son oncle Vandermarcq qui marquent le plus l'opinion publique. Jeune édile plein d'espérance, père de famille, Vallée incarnait alors une génération montante de notables insulaires engagés dans la vie publique locale. La presse insiste sur son caractère loyal et conciliant et sur l'usage qu'il faisait de sa fortune au service des plus démunis, autant de qualités qui, dans le vocabulaire du temps, transforment sa mort en une perte ressentie comme une véritable calamité pour l'ensemble de l'île.

Un drame qui débouche sur une prise de conscience

Au-delà de l'émotion, ce naufrage a une suite politique. Le Conseil général de la Charente-Inférieure, qui venait justement de clore sa session lorsque la nouvelle lui parvient, s'en saisit dans son rapport de 1849. Le préfet, après s'être rendu sur place, pointe une réalité crue : les passages maritimes entre le continent et les îles (Oléron, Ré, Aix) n'étaient soumis à aucune surveillance des autorités, et les compagnies qui les exploitaient, peu rentables, n'avaient guère les moyens — ni peut-être toujours la volonté — d'entretenir des bateaux et un service à la hauteur du risque couru par les voyageurs.

De ce constat naît une double exigence : l'adoption de règlements de police pour encadrer les liaisons maritimes quotidiennes vers les îles, et l'achèvement des travaux d'infrastructure au port du Chapus (prolongement de la digue, nouvelles cales) destinés à raccourcir et sécuriser la traversée.

Il faudra encore plus d'un siècle, et l'ouverture du pont reliant Oléron au continent en 1966, pour que la question de la dangerosité de cette liaison maritime soit définitivement réglée. Mais le drame du 2 décembre 1848 figure, à sa manière, parmi les épisodes qui ont nourri cette lente prise de conscience.

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