La tête voyageuse de saint Jean-Baptiste
Parmi toutes les reliques vénérées au Moyen Âge, peu ont connu un destin aussi extraordinaire que celle attribuée à saint Jean-Baptiste. Prophète respecté par les chrétiens comme par les musulmans, celui que l'on surnomme le « Précurseur » fut décapité sur ordre d'Hérode Antipas au début du Iᵉʳ siècle. Selon les récits évangéliques, sa tête fut présentée sur un plateau après la célèbre danse de Salomé.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Après sa mort commence une autre aventure, celle d'une relique qui, au fil des siècles, semble avoir été retrouvée, perdue, déplacée et redécouverte à de multiples reprises. Au point qu'aujourd'hui encore plusieurs villes et sanctuaires revendiquent la possession du véritable crâne du Baptiste.
Le trésor perdu de Saint-Jean-d'Angély
L'une des traditions les plus célèbres conduit en Saintonge, au cœur de l'actuelle Charente-Maritime.
Selon la légende, le futur roi d'Aquitaine Pépin Iᵉʳ fonda en 817 l'abbaye royale de Saint-Jean-d'Angély après avoir reçu le précieux crâne de saint Jean-Baptiste. La relique conféra immédiatement un immense prestige à l'établissement.
Les temps étaient cependant troublés. À partir du IXᵉ siècle, les incursions vikings frappèrent régulièrement les côtes et les vallées de l'Ouest de la France. Pour la protéger, les moines auraient caché la relique. Puis son emplacement se serait perdu dans l'oubli.
Pendant plus d'un siècle, nul ne sut où se trouvait le trésor sacré.
La situation changea au début du XIᵉ siècle. En 1010, ou selon certaines sources vers 1015, l'abbé Alduin aurait retrouvé miraculeusement le chef du saint. Cette redécouverte transforma Saint-Jean-d'Angély en l'un des plus grands centres de pèlerinage du royaume. Située sur l'une des voies menant à Compostelle, l'abbaye attira alors des foules de pèlerins venus de toute l'Europe.
Pourtant, même à cette époque, tout le monde n'était pas convaincu. Le chroniqueur Adémar de Chabannes rapporte déjà des doutes sur l'authenticité de la relique.
La fin de cette aventure fut brutale. En 1568, pendant les guerres de Religion, l'abbatiale fut détruite par les troupes protestantes. Le crâne disparut alors définitivement, probablement consumé ou dispersé lors du saccage. Plus jamais il ne réapparut.
Au XVIIᵉ siècle, afin de maintenir le culte local, d'autres reliques attribuées au saint (une dent et quelques fragments osseux venus d'Auvergne) furent officiellement reconnues par l'évêque de Saintes.
La guerre des « chefs » de saint Jean-Baptiste
Le cas de Saint-Jean-d'Angély est loin d'être unique.
À travers l'Europe et le Proche-Orient, plusieurs sanctuaires affirment posséder le véritable crâne du Baptiste ou une partie de celui-ci. Cette situation résulte d'une tradition complexe qui évoque plusieurs découvertes miraculeuses successives du « chef », terme ancien désignant la tête.
Parmi les principaux prétendants figurent :
Amiens
La plus célèbre des reliques occidentales est conservée dans la cathédrale d'Amiens.
En 1206, au lendemain du sac de Constantinople par les croisés, le chanoine Wallon de Sarton rapporta une tête conservée sur un plat d'argent. La relique attira rapidement des milliers de pèlerins et contribua au rayonnement de la ville.
Rome
La basilique San Silvestro in Capite revendique également la possession du chef de saint Jean-Baptiste. Selon la tradition, la relique aurait été apportée d'Orient par des moines grecs.
Damas
Plus surprenant encore, la grande Mosquée des Omeyyades conserve un reliquaire associé à Yahyâ, le nom de Jean-Baptiste dans la tradition islamique. Le prophète y est honoré depuis des siècles aussi bien par les musulmans que par certains chrétiens orientaux.
D'autres sanctuaires revendiquent pareillement des fragments du crâne ou même une tête entière, notamment sur l'Île Saint-Ivan, où des reliques ont été découvertes au XXIᵉ siècle, ou encore dans la région de Homs.
Pourquoi existe-t-il autant de têtes de saint Jean-Baptiste ? La question intrigue depuis longtemps les historiens.
Au Moyen Âge, les reliques représentaient bien davantage que de simples objets de dévotion. Elles attiraient les pèlerins, apportaient des revenus considérables et renforçaient le prestige des villes et des monastères qui les possédaient.
Dans ce contexte, les découvertes miraculeuses de reliques n'étaient pas rares. Certaines pouvaient reposer sur des traditions anciennes aujourd'hui impossibles à vérifier ; d'autres résultaient probablement d'erreurs, de confusions ou d'attributions pieuses destinées à renforcer l'autorité d'un sanctuaire.
Deux mille ans après la mort du Baptiste, il est devenu impossible de déterminer avec certitude quelle relique, si tant est qu'il en existe une authentique, correspond réellement à sa tête. Pourtant, le culte de Jean-Baptiste continue, à travers ces reliques concurrentes, à relier des communautés chrétiennes et musulmanes dispersées de la France à la Syrie, en passant par l'Italie et les Balkans.
Une tête perdue, plusieurs têtes retrouvées : rarement une relique aura connu un voyage aussi long et aussi mystérieux.

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