Quand une maladie oubliée frappait la Saintonge

À l'été 1906, la Charente-Inférieure connut l'une des dernières grandes épidémies d'une maladie aujourd'hui presque oubliée : la suette miliaire.

En quelques semaines, près de 3 500 habitants furent touchés dans l'arrondissement de Saint-Jean-d'Angély. On estime qu'elle tua une quarantaine de personnes en Charente-Inférieure et une soixantaine en Charente.

Si la mortalité demeura relativement faible, la peur fut immense. Les foires furent interdites, les écoles fermées et un vaste dispositif sanitaire fut déployé. Pendant plusieurs semaines, toute une partie de la Saintonge vécut au rythme de cette mystérieuse maladie.


Une maladie aussi ancienne qu'énigmatique

Au début du XXᵉ siècle, la suette miliaire était encore considérée comme une maladie infectieuse spécifique. Elle se manifestait par une forte fièvre, des sueurs abondantes et continues, puis une éruption de petites vésicules rappelant des grains de millet, d'où son nom.

Les médecins de l'époque étaient incapables d'en identifier l'origine. Aujourd'hui encore, aucun agent infectieux n'a pu être formellement désigné. Certaines hypothèses évoquent une infection bactérienne proche des rickettsioses, d'autres un virus, mais le mystère demeure.

La maladie sévissait surtout dans le Centre-Ouest de la France, notamment en Poitou, en Saintonge et dans le Berry. L'épidémie de 1906 constitue l'un de ses derniers grands épisodes connus.

Le foyer apparaît près de Matha

Les premiers cas apparaissent à la fin du mois de mai 1906. Très vite, les cantons de Matha et d'Aulnay deviennent les principaux foyers de contamination. Les communes de Bresdon, Courcerac, Beauvais, Massac, Néré ou encore Fontaine-Chalendray sont rapidement touchées.

Les journaux décrivent une propagation fulgurante. Les nouveaux malades se comptent parfois par centaines chaque jour. Heureusement, contrairement aux rumeurs qui circulent alors, les chefs-lieux comme Saint-Jean-d'Angély ou Aulnay restent longtemps épargnés.

Les foires accusées de propager le fléau

Très tôt, les autorités établissent un lien entre les rassemblements populaires et la diffusion de la maladie. Le journal L'Union nationale estime même qu'une erreur majeure a été commise en maintenant la foire de Matha du 2 juin. Selon le quotidien, de nombreuses personnes contaminées auraient disséminé la maladie dans les communes voisines dès leur retour.

La population elle-même finit par surnommer l'épidémie le mal des foires. Le 7 juin 1906, le préfet André Régnault signe un arrêté interdisant toutes les foires dans l'arrondissement de Saint-Jean-d'Angély ainsi que dans le canton de Burie. Les fêtes communales sont également supprimées.

Ces décisions provoquent la colère de nombreux commerçants. Les journaux évoquent des pertes pouvant atteindre 100 000 francs pour le seul commerce angérien. Une réunion de protestation est même organisée à la mairie de Saint-Jean-d'Angély. Mais, pour les autorités sanitaires, la priorité est claire : limiter les rassemblements susceptibles d'accélérer la contagion.

Une réponse sanitaire exceptionnelle

Face à l'ampleur de l'épidémie, le département met en place des moyens rarement vus jusque-là. Les écoles ferment progressivement dans les communes contaminées. Les permissions militaires sont suspendues afin d'éviter les déplacements entre régions.

Une vaste campagne de désinfection est lancée. Les familles reçoivent gratuitement des produits antiseptiques et des consignes précises pour traiter quotidiennement le linge, les vêtements et les déjections des malades.

Cinq étuves locomobiles à vapeur parcourent 62 communes afin de désinfecter plus de 1 400 habitations. Les murs et les meubles sont pulvérisés avec des solutions antiseptiques, parfois à l'aide des appareils utilisés habituellement pour traiter les vignes.

Afin d'aider les médecins locaux rapidement débordés, des étudiants en médecine venus de Bordeaux, des internes hospitaliers ainsi que plusieurs médecins militaires rejoignent le département sous la direction des docteurs Jonchères et Georges Guilhaud.

Le suivi de l'épidémie est également renforcé : les maires doivent transmettre chaque jour un bulletin indiquant le nombre de nouveaux cas, même lorsqu'aucun malade n'est recensé.

Des symptômes impressionnants

Les descriptions publiées dans la presse sont saisissantes. La maladie débute souvent comme une rougeole, mais évolue beaucoup plus vite. En quelques heures, la température peut atteindre 42 à 43 °C. Les malades souffrent d'une faiblesse extrême, de douleurs thoraciques, de sueurs abondantes à l'odeur caractéristique et, dans les formes les plus graves, de complications respiratoires ou digestives.

Le traitement reste essentiellement symptomatique : régime lacté, boissons citronnées, quinine contre la fièvre, purgatifs, bains froids en cas de délire et renouvellement fréquent des draps. Certains médecins recommandent même... le café noir additionné de rhum ou de cognac.

Entre science et croyances populaires

Comme souvent lors des grandes épidémies, les explications rationnelles côtoient les croyances. Dans plusieurs campagnes de Saintonge, d'Aunis et du Poitou, certains attribuent la maladie à un sort jeté par des sorciers. Guérisseurs et rebouteux voient affluer une clientèle inquiète prête à payer pour obtenir des remèdes miraculeux.

Parallèlement, des pharmaciens peu scrupuleux commercialisent des prétendus préservatifs de la contagion, présentés comme des recettes héritées du XVIᵉ siècle.

L'épidémie finalement maîtrisée

Grâce aux mesures sanitaires, les résultats apparaissent rapidement. Alors que l'on recensait encore entre 150 et 250 nouveaux cas quotidiens au début du mois de juin, les autorités n'en enregistrent plus que cinq par jour vers le 20 juin.

Au total, environ 3 500 personnes sont atteintes dans l'arrondissement de Saint-Jean-d'Angély. Le taux de mortalité reste remarquablement faible (un peu plus de 1 % selon les statistiques départementales), bien inférieur à celui observé lors d'épidémies comparables.

Le 18 juillet 1906, constatant qu'aucun nouveau cas n'a été signalé depuis une semaine, le préfet lève les interdictions de foires et met officiellement fin aux mesures exceptionnelles.

Après le début du XXᵉ siècle, la maladie disparaît progressivement sans que son origine ait jamais été clairement élucidée.

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