Le drame de Martrou précipita la fin des bacs sur la Charente

Le 25 octobre 1874, un terrible accident endeuille le passage de Martrou, entre Rochefort et Échillais. En quelques secondes, l'explosion d'un remorqueur à vapeur pulvérise l'embarcation, tue ses trois membres d'équipage et marque durablement les esprits.

Cette catastrophe, aujourd'hui largement oubliée, jouera pourtant un rôle dans l'abandon progressif des bacs au profit d'une liaison fixe, prélude à la construction du pont transbordeur inauguré vingt-six ans plus tard.


Une explosion d'une violence inouïe

En cette matinée du 25 octobre 1874, le remorqueur à vapeur La Seudre vient d'amener le bac sur la rive droite de la Charente. Il s'éloigne pour revenir vers Martrou lorsqu'une formidable détonation retentit.

L'explosion est d'une violence exceptionnelle. Selon les témoins, des débris sont projetés jusque sur les deux rives du fleuve. Le bateau est littéralement coupé en deux au niveau de sa chaudière avant de sombrer presque instantanément. Un journal qui relate le drame décrit une scène d'horreur : seuls des corps flottent désormais à la surface de l'eau. 

Un canot se porte immédiatement au secours des victimes. Le patron, Winzerocki, est retrouvé vivant mais grièvement blessé ; ramené à terre, il succombe quelques instants plus tard. Le chauffeur mécanicien Prauger et le matelot Adam ont été tués sur le coup. Tous trois étaient pères de famille, à l'exception de Winzerocki, marié mais sans enfant.

Un remorqueur presque neuf

Ironie du sort, le navire détruit n'était pas un vieux bâtiment usé par le service. Construit à l'origine pour assurer le passage de la Seudre à La Tremblade, il avait été envoyé provisoirement au Martrou afin de remplacer plusieurs remorqueurs indisponibles. Sa chaudière, de type horizontal cylindrique tubulaire à foyer intérieur avec retour de flammes, fonctionnait sous une pression de six atmosphères.

Surtout, le bateau n'avait pratiquement pas servi : il ne totalisait que cinquante-cinq jours de service effectif depuis sa mise en circulation. Sa valeur était estimée à 16 000 francs, somme considérable pour l'époque. Après le sinistre, les ingénieurs concluent rapidement qu'il est totalement perdu.

Une cause qui restera mystérieuse

Dès les premiers jours, les journaux avancent une explication : la chaudière aurait manqué d'eau. En constatant qu'elle rougissait sous l'effet de la chaleur, le chauffeur aurait actionné la pompe d'alimentation au lieu d'éteindre le foyer. L'arrivée brutale d'eau sur des tôles surchauffées aurait alors provoqué l'explosion.

Cette hypothèse sera longtemps reprise. Pourtant, l'enquête officielle ne pourra jamais la confirmer. La difficulté est de taille : la chaudière a sombré avec le bateau. Les enquêteurs ne parviennent ni à la récupérer ni à examiner ses principaux éléments. Dans ces conditions, aucune expertise complète n'est possible.

Le rapport publié quelques années plus tard dans les Annales des Mines relève bien certains défauts apparents dans la conception de la chaudière, mais souligne qu'il est impossible d'établir un lien de causalité avec certitude. L'explosion de Martrou demeure ainsi l'un des rares accidents industriels de l'époque dont la cause exacte n'a jamais pu être déterminée.

Des familles brutalement frappées

Le Conseil général de la Charente-Inférieure est rapidement saisi. Les élus apprennent que Prauger laisse une veuve et cinq enfants. Adam venait de se remarier avec une veuve déjà mère de trois enfants. Quant à Winzerocki, il était marié mais sans descendance.

Face à l'émotion suscitée par le drame, le Conseil général vote en urgence une aide de 1 800 francs. Cette somme comprend 300 francs destinés aux frais d'inhumation (100 francs par victime) ainsi que des secours versés aux familles : 400 francs à la veuve Winzerocki et 700 francs chacune aux veuves Prauger et Adam.

Un accident aux lourdes conséquences

Au-delà du drame humain, la catastrophe désorganise totalement le service des passages. Le remorqueur détruit devait rejoindre le service de la Seudre. Sa perte oblige le département à voter rapidement les crédits nécessaires à l'acquisition d'un nouveau bateau afin de maintenir les communications.

Mais les conséquences dépassent largement la seule question du matériel. Depuis plusieurs années déjà, les élus dénoncent les difficultés et les dangers des passages sur la Charente. Courants, vents violents, brouillards, avaries mécaniques : les traversées restent aléatoires et parfois périlleuses.

L'explosion du Martrou apporte un argument supplémentaire aux partisans d'une liaison permanente. Les rapports du Conseil général estiment que cette catastrophe démontre surabondamment les risques inhérents au système des bacs. Le ministre des Travaux publics autorise alors les études d'un pont-route ou même d'un tunnel sous la Charente afin de supprimer définitivement les passages du Martrou et de Soubise. Si ces projets n'aboutissent pas immédiatement, ils ouvrent la voie à une solution plus ambitieuse.

Du bac au pont transbordeur

Il faudra encore patienter avant que cette idée ne prenne forme. Le 8 juillet 1900, le pont transbordeur du Martrou est officiellement ouvert au public. Conçu par l'ingénieur Ferdinand Arnodin, il remplace définitivement le service du bac entre Rochefort et Échillais.

L'ouverture de l'ouvrage entraîne la suppression du passage de Martrou. Une partie du personnel et du matériel est réaffectée à d'autres traversées du département, tandis que le trafic augmente fortement grâce à la gratuité du passage et à la rapidité du nouvel équipement.

Aujourd'hui encore, le pont transbordeur demeure l'un des symboles de Rochefort. Peu de visiteurs savent cependant qu'un quart de siècle auparavant, au même endroit, une explosion meurtrière avait rappelé de façon tragique les limites et les dangers de la navigation à vapeur sur la Charente.

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