Une invasion de campagnols ruine les récoltes
Aujourd'hui, les invasions de campagnols sont surveillées de près par les agriculteurs. Mais il est difficile d'imaginer qu'au début du XXᵉ siècle, la Charente-Inférieure ait connu une véritable calamité, au point que les autorités parlent d'un fléau sans exemple et d'une calamité publique. En 1904, des millions de petits rongeurs transformèrent champs et prairies en un immense gruyère, ruinant des récoltes entières et mobilisant tout un département dans une lutte désespérée.
Des campagnes dévorées
L'année 1904 restera longtemps gravée dans les mémoires rurales. L'invasion touche l'ensemble des arrondissements de la Charente-Inférieure, avec une violence particulière dans le nord et l'ouest du département.
Les campagnols s'attaquent à presque tout : les champs de blé, les autres céréales, les betteraves, les pommes de terre, les prairies destinées au fourrage et même les vignobles. Dans certaines communes, les récoltes sont presque entièrement perdues.
Les témoignages de l'époque décrivent des prairies si perforées par les galeries des rongeurs qu'elles ressemblent à de véritables écumoires. Le paysage lui-même semble avoir été bouleversé.
Deux millions de francs de dégâts
L'ampleur des pertes est considérable. Les autorités départementales estiment le préjudice à près de deux millions de francs pour la seule Charente-Inférieure, tout en reconnaissant que cette estimation est probablement inférieure à la réalité.
Certaines communes enregistrent des pertes dépassant 110 000 francs, voire 120 000 francs, une somme colossale pour l'époque.
Au-delà des récoltes détruites, les conséquences sont multiples : les revenus agricoles s'effondrent ; la valeur des propriétés rurales diminue ; la production laitière recule faute de fourrages ; de nombreux exploitants demandent des dégrèvements d'impôts afin de survivre.
Pour financer la lutte contre les rongeurs, le département doit contracter plusieurs emprunts, notamment de 43 000 puis de 50 000 francs, et voter des impositions extraordinaires.
Une mobilisation générale
Face à une telle invasion, les autorités comprennent rapidement qu'aucun propriétaire ne peut agir seul. À l'automne 1904, préfet, sous-préfets, maires, conseillers municipaux et professeur départemental d'agriculture organisent des réunions dans tout le département afin de coordonner une offensive simultanée.
Le mot d'ordre est simple : tout le monde doit intervenir en même temps, faute de quoi les campagnols se réfugieront dans les terrains voisins avant de recoloniser les parcelles traitées.
À La Rochelle, la commune est divisée en secteurs. Les propriétaires et cultivateurs sont convoqués à des réunions publiques où chacun reçoit sa zone d'intervention. La municipalité prépare elle-même les appâts empoisonnés, tandis que les habitants fournissent la main-d'œuvre.
Le maire rappelle même que la loi lui permet, si nécessaire, de contraindre les propriétaires récalcitrants à participer aux opérations, tout en espérant ne jamais devoir employer cette mesure.
Le virus Danysz, l'arme scientifique
Parmi les moyens employés figure une innovation scientifique : le virus Danysz. Mis au point par le chercheur Jean Danysz, de l'Institut Pasteur, ce procédé est censé provoquer une épidémie mortelle parmi les campagnols après ingestion d'appâts contaminés.
Le ministère de l'Agriculture soutient l'opération en fournissant gratuitement des préparations... jusqu'à l'épuisement des crédits. Le 27 octobre 1904, le ministre informe le préfet que les fonds sont entièrement consommés et qu'il ne pourra satisfaire de nouvelles demandes qu'après un vote du Parlement.
Jean Danysz lui-même effectue un déplacement dans les Charentes afin d'observer les essais et de conseiller les utilisateurs. Les résultats restent cependant inégaux. Dans plusieurs secteurs, les responsables attribuent l'échec du virus aux fortes chaleurs ou à la nature des sols.
Quand la science ne suffit plus
Face à l'efficacité jugée insuffisante du virus, les autorités recourent à des méthodes plus radicales. La principale est l'utilisation de la noix vomique, riche en strychnine, un poison extrêmement puissant incorporé dans des appâts distribués à grande échelle. D'autres traitements utilisent également l'arsenic.
Les opérations sont minutieusement organisées. Les terrains les plus infestés – prairies, friches et bords de chemins – sont traités en priorité. Dans certaines communes, des battues réunissent cultivateurs, gendarmes et même les écoliers, encadrés par leurs instituteurs.
Une conséquence inattendue : moins de chasseurs
Cette campagne d'empoisonnement provoque un effet secondaire surprenant. Craignant que les lièvres, lapins ou perdrix aient consommé des appâts toxiques, de nombreux chasseurs renoncent à pratiquer leur loisir. Le département enregistre ainsi une baisse de 411 permis de chasse délivrés en 1904, conséquence directe des inquiétudes suscitées par l'emploi massif de la strychnine.
L'invasion finit par reculer, mais son souvenir demeure longtemps vivace. Dix ans plus tard, en 1914, les élus départementaux évoquent encore les désastres de 1904 lorsqu'ils débattent de nouvelles mesures destinées à prévenir une nouvelle prolifération de campagnols.
