Sanglante mutinerie au large de Ré

L'automne 1875 voit se dérouler l'une des plus extraordinaires affaires criminelles du XIXᵉ siècle. À bord du trois-mâts Lennie, une mutinerie tourne au bain de sang dans le golfe de Gascogne. Trois officiers sont assassinés, leurs corps disparaissent dans les flots et le navire tombe aux mains de mutins incapables de naviguer. Pourtant, c'est grâce au sang-froid d'un steward belge et à l'aide d'un jeune mousse français que cette tragédie connaîtra son dénouement... entre les Sables-d'Olonne, l'île de Ré et La Rochelle.

Un équipage désuni

En octobre 1875, le Lennie, grand trois-mâts de 950 tonnes immatriculé à Yarmouth, en Nouvelle-Écosse, quitte le port d'Anvers. Sa destination définitive n'est pas encore arrêtée : il doit recevoir ses instructions en cours de route pour rejoindre La Nouvelle-Orléans ou New York.

Le commandement est assuré par le capitaine canadien Stanley Hatfield, assisté du premier lieutenant irlandais Joseph Wortley et du second lieutenant écossais Richard Macdonald. Devant eux, l'équipage rassemble des marins de nombreuses nationalités. Parmi eux figurent notamment quatre Grecs, Matteo Cargalis, Pascalis Caladis, George Kaida et Giovanni Carcaris, ainsi que trois Turcs. À bord se trouvent également le steward belge Constant Von Hoydonck et un mousse français de quatorze ans, Henri Trousselot.

Les relations entre officiers et marins sont rapidement tendues. La discipline imposée par les officiers est jugée particulièrement sévère, et les conversations autour d'une révolte se multiplient.


Une nuit de terreur dans le golfe de Gascogne

Dans la nuit du 31 octobre 1875, alors que le Lennie affronte une mer difficile dans le golfe de Gascogne, l'équipage procède à une manœuvre de changement de voilure. L'un des marins grecs commet une erreur avec les cordages. Le capitaine Hatfield l'injurie violemment. L'incident déclenche immédiatement la mutinerie.

Le marin sort un couteau et frappe son capitaine au visage puis au ventre. Tandis que Hatfield appelle au secours, les autres mutins se joignent à l'attaque. Depuis les cabines, plusieurs témoins entendent ses derniers mots : « Oh, vous n'êtes pas des marins, vous êtes des bouchers ! Des bourreaux ! »

Le second lieutenant Macdonald accourt à son tour et est aussitôt poignardé à plusieurs reprises. Le premier lieutenant Wortley tente de gagner le mât de misaine pour échapper à ses assaillants. Les mutins tirent cinq coups de revolver sur lui. Blessé, il retombe sur le pont, où Matteo Cargalis tente de lui trancher la tête.

En moins d'une heure, les trois officiers sont morts. Leurs corps sont lestés puis jetés à la mer.

Un steward seul face aux mutins

Les meurtriers contrôlent désormais le navire. Ils découvrent cependant un obstacle majeur : aucun d'entre eux ne sait véritablement naviguer. Ils se tournent alors vers le steward Constant Von Hoydonck : « Ça y est, on en a fini avec le capitaine et les lieutenants. Tu peux diriger le navire ? » Le Belge répond calmement par l'affirmative.

Les mutins veulent gagner Gibraltar avant de rejoindre la Grèce. Von Hoydonck fait mine d'obéir, mais profite de leur ignorance en matière de navigation pour modifier discrètement la route du bâtiment. Au lieu de mettre le cap vers le sud, il dirige progressivement le Lennie vers les côtes françaises.

Les bouteilles à la mer

Avec la complicité du jeune Henri Trousselot, le steward prépare un plan aussi simple qu'audacieux. En secret, ils rédigent vingt-quatre messages en français et en anglais décrivant la mutinerie et réclamant une intervention armée. Chaque lettre est enfermée dans une bouteille puis jetée à la mer par les sabords, dans l'espoir que les courants les portent jusqu'au rivage.

Le 4 novembre 1875, le Lennie apparaît dans la baie des Sables-d'Olonne. Les mutins s'étonnent d'apercevoir la terre aussi rapidement. Von Hoydonck les rassure en invoquant des vents contraires et éloigne ensuite le navire afin d'éviter tout soupçon.

Trois jours plus tard, le 7 novembre, le bâtiment mouille dans la rade de La Flotte, sur l'île de Ré. Pour convaincre les mutins qu'ils sont arrivés à Cadix, en Espagne, le steward soutient obstinément cette version. Dans le même temps, il hisse discrètement le pavillon britannique à l'envers, signal international de détresse. Son stratagème fonctionne.

L'intervention des autorités françaises

Entre-temps, l'une des bouteilles à la mer est retrouvée par un pilote maritime près des Sables-d'Olonne. Les autorités françaises sont immédiatement alertées. Le 9 novembre, persuadés d'être en Espagne, six mutins gagnent la terre en chaloupe. Ils emportent les vêtements et les montres en or des officiers assassinés, affirmant être des rescapés d'un naufrage. La police française les attend déjà sur le quai. Lors des interrogatoires, l'un d'eux finit par reconnaître les faits.

Le lendemain matin, 10 novembre, l'aviso français Le Travailleur, basé à La Rochelle, encercle le Lennie. À bord, Constant Von Hoydonck sort un revolver qu'il avait caché, tient en respect les cinq mutins restés sur le navire et ouvre la coupée aux soldats français. Tous les meurtriers sont arrêtés sans qu'un seul coup de feu ne soit tiré.

Un procès suivi dans toute l'Europe

Après six semaines de procédures en France, la justice française se déclare incompétente, les crimes ayant été commis en haute mer sur un navire canadien. Les prisonniers sont donc extradés vers l'Angleterre. Le procès s'ouvre au printemps 1876 devant la Cour centrale criminelle de Londres, l'Old Bailey, sous la présidence du juge Mr Justice Brett. L'affaire passionne l'Europe entière.

Mais, au cours des débats, survient un événement inattendu : les restes des officiers assassinés viennent s'échouer sur les côtes françaises. Constant Von Hoydonck est envoyé en France afin d'identifier les corps. Des pêcheurs ont retrouvé trois têtes ainsi qu'un tronc humain. Le capitaine Stanley Hatfield est formellement reconnu. Son cadavre porte seize blessures par arme blanche, apportant une preuve décisive contre les accusés.

Quatre condamnés à mort

Parmi les onze hommes arrêtés, huit comparaissent devant la justice. Les débats établissent que plusieurs marins, notamment les Turcs, avaient agi sous la menace après les assassinats. Seuls les quatre principaux meneurs grecs, Matteo Cargalis, Pascalis Caladis, George Kaida et Giovanni Carcaris, sont condamnés à mort.

Le 23 mai 1876, ils sont pendus ensemble à la prison de Newgate, à Londres. Cette exécution figure parmi les dernières exécutions collectives réalisées à huis clos dans cette célèbre prison. Les autres marins sont acquittés ou remis en liberté en raison des dispositions des traités d'extradition.

La récompense de Constant Von Hoydonck

Le courage et l'habileté du steward sont largement salués. Le juge Brett rend hommage à sa « ruse et son courage exceptionnels ». Le Board of Trade britannique lui accorde une récompense de cinquante livres sterling, somme considérable pour l'époque, tandis que l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem lui remet une médaille d'argent.

Cette célébrité est pourtant de courte durée. Après avoir publié un livre consacré à la mutinerie, Von Hoydonck s'installe dans le Middlesex, où il achète un pub. L'entreprise échoue et il est déclaré en faillite en 1892. Revenu en Belgique, il termine sa carrière comme gardien sur les docks du port d'Anvers.

Le destin exceptionnel du mousse Henri Trousselot

Henri Trousselot, âgé de quatorze ans au moment des faits, joue lui aussi un rôle essentiel dans le sauvetage du navire. Né à Saint-Hélier, sur l'île de Jersey, il parle plusieurs langues et possède déjà de solides notions de navigation, ce qui lui permet d'aider le steward à modifier secrètement la route du Lennie.

Après le procès, il reçoit la médaille de bronze de l'Ordre de Saint-Jean ainsi que la Légion d'honneur française. Pendant dix-huit mois, il est reçu dans la haute société britannique.

À dix-huit ans, il quitte l'Europe pour la Nouvelle-Zélande et s'installe à Timaru. Le 14 mai 1882, une violente tempête provoque le naufrage des navires Ben Venue et City of Perth. Les embarcations de secours chavirent successivement. Henri Trousselot prend alors la tête du dernier équipage de volontaires disponible. Malgré une mer déchaînée, il réussit à atteindre les survivants et à les ramener à terre.

Aujourd'hui encore, son nom figure au sommet du mémorial de Sophia Street, à Timaru, consacré aux héros de cette catastrophe. Marié la même année, père de trois fils, il s'investit durablement dans la vie associative locale, notamment au sein de la communauté méthodiste et de la franc-maçonnerie. Il meurt paisiblement en 1926, à l'âge de soixante-six ans, après une existence qui aura connu deux épisodes héroïques à deux extrémités du monde.

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